lundi 6 juin 2022

RESSENTIR PLEINEMENT NOS ÉMOTIONS

Dans le domaine des émotions et des sentiments, la cause principale de nos difficultés n’est pas l’émotion en elle-même, mais la pensée (et l’activité qu’elle sous tend) que nous ne devrions pas ressentir ce que nous ressentons et que notre expérience devrait donc être différente de ce qu'elle est.

Cette pensée va faire émerger une activité de résistance qui va chercher à réprimer l’émotion, à la changer ou à la faire disparaître.

C’est cette activité qui de contrôle et de résistance qui est à l’origine de la souffrance.

 

A cause de cette résistance et du conflit qu’elle génère, nous nous sentons agités, divisés, animés par des parts qui s’opposent les unes aux autres, aux prises avec un fort niveau de contraction intérieure et de négativité, et donc de souffrance.

Le conflit intérieur se met en place lorsque l’émotion est jugée inopportune ou qu’elle est ressentie comme top déstabilisante :

D’une part, ce conflit peut être le fruit de la peur qui imagine que l’émotion ou le sentiment est une menace pour notre intégrité physique, mentale ou psychologique. La peur postule que si nous nous ouvrons à l’expérience que cette émotion nous invite à vivre, nous n’allons jamais pouvoir nous en sortir, que nous allons sombrer, ou que nous allons être jugés, ou rejetés, et ainsi coupés des autres et condamnés à un perpétuel isolement.

D’autre part, la résistance peut aussi être le fruit du conditionnement qui a ancré en nous la croyance que certaines émotions ou certains ressentis n’étaient pas acceptables ou étaient un signe de dérèglement ou de déficience. A cause de ce conditionnement, quand l’émotion émerge, nous allons imaginer qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez nous, ouvrant ainsi la porte à l’auto-jugement, à la culpabilité et à la honte. Cela crée alors l’image d’un soi dysfonctionnel ou diminué. Le niveau de conflit intérieur est alors bien plus grand, car ces images du soi négatives paraissent totalement impossibles à accepter.

 

Une fois que la pensée a généré cette activité de conflit avec l’expérience, nous sommes investis dans des efforts constants pour essayer de nous débarrasser de l’émotion, mais aussi pour essayer désespérément de revenir à un sens du soi moins dévalorisé, ou plus proche de notre idéal.

Ce conflit est en fait une forme de violence. Cette violence, nous nous l’infligeons d’abord à nous mêmes en luttant contre notre mouvement intérieur et contre des parts de notre être, mais nous l’infligeons également aux autres en les rendant responsables de notre émotion, avec la fermeture, les jugements et le rejet que cela provoque.

Au final, cette activité ne fait que rendre les choses bien plus compliquées qu’elles ne le sont réellement, elle augmente le sentiment de division interne, génère beaucoup de tensions sur le plan psychique et physique et nous met en conflit avec nous mêmes, avec les autres et avec l’existence.

 

 


 

En outre - et c’est sans doute là le point le pus important - c’est à cause de la résistance que l’émotion, par nature transitoire et impermanente, reste bloquée à l’intérieur de notre système sans pouvoir trouver sa résolution. 

Or, une émotion est, dans son aspect le plus fondamental, un mouvement d’énergie ; et cette énergie a besoin de pouvoir se déployer librement pour pouvoir se transformer et pour permettre au système nerveux de s’auto-réguler et d’activer sa capacité de résilience en intégrant l’expérience.

A cause de la résistance et de la contraction physique et énergétique qui en découle, l'émotion n'a plus l'espace suffisant pour suivre son mouvement naturel. Elle reste bloquée, tout en étant alimentée d'un flux constant d'énergie  par les pensées en lien avec la résistance, ce qui la maintient en activité. Notre système nerveux reste alors bloqué dans ses réponses automatiques d’activation (évitement, conflit ou figement), nous surinvestissons la sphère de la pensée pour moins sentir, et nous nous sentons en souffrance et prisonniers d’un conflit intérieur qui nous paraît ne pouvoir prendre fin que quand, enfin, nous ne ressentirons plus ce que nous ressentons.

 

Ainsi, si l’on souhaite sortir de la souffrance pouvoir faire l’expérience d’une harmonie intérieure, nous devons désamorcer ce programme centré sur la résistance (programme qui ne nous conduit pas au bonheur et à l’équilibre que nous recherchons), et tenter, dans ces moments de tensions internes, de nous aligner avec ce qui est.

Cela nous conduit à nous ouvrir peu à peu à un accueil de plus en plus profond des sentiments et des émotions que la vie nous invite à expérimenter.

 

Accueillir une émotion, c’est la ressentir pleinement dans son aspect le plus fondamental : celui de l’énergie.  

Cela demande donc de se détacher des pensées et de l’histoire qui se joue autour de l’émotion pour s’ouvrir à l’expérience directe de cette énergie et à la façon dont elle se manifeste dans notre corps et sur un plan somatique ou kinesthésique.

Dans l’espace que l’on va donner par notre accueil, l’émotion et l’énergie qu’elle contient vont pouvoir retrouver leur mouvement naturel. En allant jusqu’au bout de ce mouvement, elles vont alors graduellement se transformer.

Dans ce mouvement, nous allons bien sur devoir ressentir la douleur contenue dans l’émotion et les sentiments qui l’accompagnent. Mais nous allons également pouvoir faire l’expérience d’un grand soulagement lié au fait de pouvoir enfin être présents avec ce qui veut se vivre en nous. Ce soulagement va être aussi la conséquence du relâchement du niveau de conflit intérieur et des tensions corolaires. Ensuite, le système nerveux va pouvoir s’autoréguler, nous permettant de sortir de cette position de fixation et de revenir au calme et à l'équilibre.

 

Dans cette ouverture aux mouvements qui nous animent, notre confiance dans notre capacité à être présents avec ce qui est va progressivement grandir, nous allons devenir de plus en plus conscients de ce qui se passe en nous, et plus ouverts à tous les aspects de notre être.

Nous pouvons alors nous installer dans une paix durable, qui est la conséquence de l’arrêt de notre conflit avec notre expérience, et nous ancrer dans une liberté qui n’est plus soumise à condition : la liberté de ressentir à chaque instant ce que l’existence nous invite à vivre, et donc d’être pleinement alignés avec nous-mêmes et avec la vie.

 

Patrick BOULAN

lundi 4 avril 2022

ATTENTION, CONSCIENCE ET VIGILANCE

 Dans la méditation, il est souvent fait référence à notre attention :

- Lorsque l’on pratique des techniques de méditation, on va chercher à focaliser l’attention sur un ou des objets particuliers.

- Dans la pratique de la méditation authentique, on va au contraire tenter de relaxer cette attention et de la laisser totalement au repos. 

Mais qu’est-ce qu’est véritablement notre attention ?

 

 

FONCTIONNEMENT DE L'ATTENTION

 

Pour expliquer de façon imagée comment fonctionne notre attention, il y a une comparaison qui convient très bien,  c’est celle du faisceau d’une lampe torche : Imaginez une lampe dont on peut régler l’ouverture de la lumière soit pour qu’elle éclaire à 360°, soit pour qu’elle puisse se concentrer en un faisceau plus étroit.

 

Quand notre attention est focalisée sur un objet, c’est comme si la lumière de la lampe se rétrécissait, dans une forme de contraction de sa nature originelle, et se projetait sur le ou les objets observés. Dans cette forme contractée, le faisceau de notre attention est plus restreint et n’éclaire plus qu’une partie de notre expérience.

Si cette focalisation est mise en place consciemment, elle nous permet de rester concentrés sur l’objet que nous étudions en nous faisant perdre de vue le reste de l’expérience - ce qui est très utile lorsque nous effectuons un travail ou une tâche particulière. A ce moment là, on perd de vue une grande partie de notre expérience pour nous concentrer sur la partie qui requiert notre attention.

Mais dans les moments où nous ne sommes pas concentrés sur une tâche particulière, la focalisation devient inconsciente. Lorsque cette focalisation est inconsciente, elle est la plupart du temps concentrée sur les pensées, sur les images de nous-même qui sont projetées dans notre esprit, et sur la narration qui va avec.

Cette focalisation ne peut exister que lorsque la pensée est présente. Elle est, de fait, créée par la pensée qui structure cette idée de témoin qui serait centré à l’intérieur de la tête et qui observerait le reste de l’expérience à partir de ce point central de référence.

À cause de ce rétrécissement, on perd de vue une grande partie du reste de notre expérience, on perd de vue l’ensemble, et les pensées paraissent occuper tout l’espace, donnant ainsi l’impression de définir la totalité de la réalité. A ce moment là, c’est comme si on regardait la globalité de ce qui apparaît dans le moment à travers un tube en carton : on ne perçoit plus qu’un fragment extrêmement limité de l’expérience et nous nous retrouvons totalement obnubilés par la narration qui se déroule en nous à travers ce flux continu des pensées.

La conceptualisation de l’expérience a alors pris le pas sur la réalité, nous laissant accaparés par ce que nous pensons de l’expérience et par ce que nous imaginons qu’elle veut dire sur nous. Un fossé est ainsi créé, générant une division interne et nous coupant du ressenti profond de cette même expérience.

 

Quand notre attention est détendue, c’est comme si le faisceau de la lampe s’ouvrait de plus en plus largement, jusqu’à éclairer à 360 degrés. Alors on peut dire que notre attention se repose dans sa source, dans l’expérience d’être conscients ou conscientes. L’attention redevient alors la conscience dans sa forme non contractée.

La conscience perçoit alors naturellement, sans avoir quoi que ce soit à faire pour cela, et tout est perçu de façon simultanée et dans un tout unifié. Le fossé se comble alors nous permettant d’accéder à un ressenti beaucoup plus profond et organique de ce qui a lieu dans le moment.

La distance entre la conscience et les objets peut alors perdre de sa consistance pour permettre la réalisation que conscience et objets ne font qu’un : chaque apparent objet peut ainsi être perçu comme une forme temporaire de la conscience. A ce stade la conscience ne connaît pas d’objets : elle ne connaît que sa propre existence, à la fois sans forme et sous des formes sans cesse changeantes.

 

Pour que la conscience se focalise à nouveau sur un objet, la pensée doit être là et doit, à partir de ce tout unifié et indifférencié, de nouveau projeter et conceptualiser un sujet qui perçoit et un objet qui est perçu. Un point de référence central illusoire est alors créé, ce point de référence peut être la personne ou le témoin, et de ce point de référence une relation se crée avec un objet qui est perçu.

Sans la pensée, la dualité ne peut pas exister, et cette focalisation de notre attention entre un sujet et un objet ne peut donc pas se produire.

Notre attention est donc une forme contractée de la conscience projetée entre un témoin et un objet imaginaires.

 

 

ATTENTION ET VIGILANCE


Lorsque l’on pratique de la méditation, quand une forme de vigilance est présente, c’est qu’une position intermédiaire a été créée entre le relâchement complet de notre attention - cette ouverture à 360 degrés - et le sens de la personne.

Cette position intermédiaire c’est la position que j’appelle le méditant ou la méditante. C’est-à-dire cette part de notre identité ou de l’égo qui imagine être à l’origine de la conscience, et qui transforme cette conscience en un objet ou en une forme d’activité.

Bien que la conscience soit là, et que pour exister et percevoir elle n‘ait besoin d’aucune forme de contrôle, de maintenance, ou de vigilance, le méditant ou la méditante – qui n’est qu’un amalgame de pensées - imagine qu’il faut générer une activité et mettre en place un certain niveau de vigilance, soit pour focaliser notre attention sur une partie de notre expérience, soit pour rester conscients ou être plus conscients.

 

La vigilance est ainsi la conséquence de la création d’un sujet conscient, et de l’effort concomitant produit par ce sujet pour essayer de rester conscient. Lorsqu’elle est présente c’est que la conscience a été conceptualisée en un objet ou en une expérience. La vigilance cherche alors à nous pousser à détourner notre attention des pensées pour la porter plutôt sur le sujet conscient. C’est souvent une des dernières formes d’activité qui reste à l’œuvre dans la méditation.

Lorsque l’on peut enfin laisser aller cette vigilance, on peut réaliser pleinement notre nature profonde puisque les derniers concepts de sujet disparaissent de l’expérience. La conscience se reconnaît alors elle-même dans son infinie et éternelle présence et dans son aspect immanent.

 

dimanche 6 mars 2022

LA LIBERTÉ

La liberté n'est pas séparée de ce que nous sommes

La liberté est intrinsèque à la nature de la conscience, et en cela elle est une des qualités fondamentale de ce que nous sommes. Elle n’est pas soumise à condition, ni dépendante de certains facteurs internes ou externes.

 

Ce qui nous donne la sensation d’être enfermés, divisés ou limités, est en fait lié à une activité de résistance et de contrôle qui nous fait tourner le dos à notre nature profonde et à cette qualité de liberté.

En effet, le mental nous fait croire que si nous arrivons à nous débarrasser de tout ce qui nous dérange, nous perturbe ou nous est désagréable, alors nous pourrons enfin être libres. 

De ce fait, pour la personnalité, la liberté est conditionnée, elle s’envisage comme : « je serai enfin libre quand telle ou telle situation aura changé, et/ou quand je ne ressentirai plus ceci ou cela, et/ou lorsque je serai enfin débarrassé de toutes ces choses que je ne veux plus expérimenter».

Le bonheur et la liberté deviennent alors sujets à condition et projetés dans un futur hypothétique.

 

Ainsi, dans les moments où nous éprouvons de la douleur, de la souffrance, du stress, ou un fort niveau d’inconfort – que se soit sur le plan physique, mental, psychologique ou émotionnel – le programme à l’œuvre en nous va chercher à se débarrasser de l’expérience ou à la changer.

Le Mental/Égo va donc développer, au fil de notre développement, un processus continu de contrôle qui, par un nombre presque infini de stratégies, cherche à résister à tout ce qui est désagréable ou inconfortable, à tout ce qui est perçu comme une menace, et à tout ce qui va déséquilibrer et dévaluer les images de soi construites par la structure de la personnalité.

Ces stratégies  s’activent plus fortement lorsque nous faisons face à une expérience difficile, mais elles se maintiennent aussi en place de façon continue, puisqu’elles doivent, à chaque instant, tenir à distance ou compenser les ressentis qui ont été refoulés.

Ces mécanismes deviennent si habituels qu’ils sont totalement intégrés à notre sens de l’identité, créant ainsi une forme de « fixation » de la personnalité, et focalisant notre attention à a périphérie de notre être, loin des sentiments et ressentis qu’ils cherchent à cacher.


Toute cette activité génère énormément de contrôle ; ce contrôle étant à la source de grandes tensions dans le corps et dans le psychisme. La résistance crée aussi un fort niveau de conflit qui se joue tant vis à vis de nous-mêmes et de nos expériences, que vis à vis des situations et interactions auxquelles nous sommes confrontés. Cela nous amène à nous sentir fragmentés et divisés, à être aux prises avec une forme constante de tension interne, dans l’insatisfaction et la négativité.

Cela nécessite également une grande activité de maintenance et accapare une grande partie de notre énergie vitale. 

Tous ces ressentis négatifs qui sont ainsi évoqués vont renforcer la résistance, renforcer les efforts pour se libérer de ces expériences que l’on imagine être la source de notre souffrance, ce qui nous conduit à plus d’épuisement, plus de ressentiment, plus de désespoir, et ne fait que créer un cycle continu de souffrance.

 

D’autre part, le contact avec ces parts enfouies est de plus en plus ressenti comme une menace, générant une anxiété constante, et nous entretenant dans une forme de dissociation quasi permanente.

De ce fait, nous perdons le contact avec notre profondeur et notre état naturel : d’abord parce que nous avons investi notre sens de l’identité dans les stratégies et mécanismes mis en place pour résister et contrôler ; ensuite parce que revenir vers l’intérieur réveille la peur de découvrir en nous un être déficient ou indigne, composé de l’agglomération de tous ces sentiments, images, croyances, jugements, émotions et expériences que nous avons refoulé et auxquels nous voulons échapper.

Si nous restons sur ce plan de conscience, il n’y a pas de liberté possible et nous sommes piégés dans un cycle continu de souffrances .

 



« La véritable liberté c’est d’être libre du besoin de se sentir bien tout le temps. »

Adyashanti

 

 

 

Mais si nous nous ouvrons à une réalité plus profonde, nous pouvons réaliser que cette souffrance est un des moyens que la vie utilise pour nous montrer que nous ne sommes pas alignés avec notre nature profonde.

Certes la douleur et l’inconfort font partie de la vie, mais la souffrance est optionnelle. La souffrance n’est pas causée par les mouvements difficiles que nous ressentons, elle est la conséquence de cette activité de conflit que le mental/égo maintient avec notre expérience, et de la division intérieure qui en découle.

 

Une forme de maturité spirituelle peut alors émerger, qui nous permet de comprendre que les stratégies que nous utilisons ne nous conduisent pas - et ne nous ont jamais conduit - vers le bonheur et la liberté que nous recherchons (même si elles continuent de le promettre). Elles ne font que maintenir en place ce contre quoi elles luttent. 

Ce principe peut être très simplement résumé : TOUT CE À QUOI ON RÉSISTE PERSISTE.

De plus, nous ne pouvons pas échapper à l’expérience. Nous ne pouvons pas changer ce qui est. Lutter contre la vie pour vouloir en changer le contenu ne peut nous amener qu’à l’échec.

 

Avec chaque expérience, c’est comme si la vie nous tendait une invitation ; dans chaque mouvement elle nous dit : « Peux-tu m’expérimenter aussi sous cette forme ? ». Si nous faisons le choix de nous aligner et de répondre « Oui » à cette invitation, alors s’offre la possibilité d’enfin pleinement s’ouvrir à ce qui est, d’enfin ressentir la douleur, l’inconfort, les émotions, les sentiments, les contractions, les jugements ou les images négatives de nous-mêmes.

Dans cet accueil, nous faisons à nouveau Un avec l’existence. Nous sommes à nouveau alignés avec notre nature profonde.

C’est un moment d’arrêt qui met un terme à la futile fuite en avant créée par le conditionnement, et à la souffrance qui en découle.

Cela produit alors un changement de paradigme : lorsque l’on peut laisser aller la croyance que nous devons nous libérer des ressentis inconfortables et que nous serons libres quand ils auront disparu, on peut s’ouvrir à la réalisation que ce sont les ressentis et expériences qui ont besoin d’être libérés de notre contrôle pour pouvoir enfin être réunifiés au reste de notre expérience.

 

Dans l’espace ainsi créé, la nature de la réalité peut se révéler. Nous allons pouvoir réaliser que ces mouvements contre lesquels nous luttions ne représentent qu’un inconfort ou un désagrément passager, et qu’en étant libérés de notre résistance ils peuvent retrouver leur qualité d’impermanence et enfin œuvrer à leur résolution, puis nous quitter.

Ce qui est au delà de l’identité et des structures de la personnalité construites autour de la résistance se dévoile, et nous pouvons réaliser ce que nous sommes réellement : cet espace de conscience infini dans lequel tous les mouvements apparaissent, durent un temps, puis disparaissent.

Prendre ainsi conscience que ce que nous sommes est le contenant de l’expérience - et non pas le contenu - évoque aussi une sensation de présence qui devient de plus en plus palpable. Plus notre attention s’ouvre à cette présence, plus nous pouvons réaliser que tout ce que nous cherchions à atteindre réside déjà, sans effort, au cœur de l’expérience du moment, au cœur de l’espace libre de notre Être.

Dans la clarté et la simplicité de l'instant présent, cela devient évident de voir et de ressentir que ce que nous sommes est profondément libre : libre de ressentir chaque mouvement et chaque expérience, libre de prendre toutes les formes sans s’en trouver affecté ou changé, libre de ne plus être identifié au contenu réactif du mental.

La véritable liberté se révèle ainsi en nous libérant même du besoin d’être libres. 

 

Patrick 




LA FIN DES STRATÉGIES

 ou EN FINIR AVEC LA FAUSSE SPIRITUALITÉ

 

 Il est un constat important à faire lorsque l’on veut être libres : c’est de voir combien la spiritualité et le développement personnel peuvent souvent, malgré leurs bonnes intentions, être des voies qui renforcent l’égo. Les pratiques spirituelles peuvent en effet créer un mouvement d’auto centrage narcissique, ou maintenir  un niveau de conflit ou de déni important en nous en nous offrant toute une nouvelle gamme de stratégies et de techniques pour mettre de côté les éléments de notre expérience qui nous dérangent ou que nous ne voulons pas ressentir.

 

Ainsi, l’égo va avoir tendance à s’engager dans la spiritualité ou le développement personnel dans l’espoir de pouvoir se débarrasser des choses qu’il ne veut pas sentir, pour essayer de se construire une meilleure image de lui-même, ou pour essayer d’atteindre ce dont il imagine avoir besoin pour se sentir plus complet.

Grâce à la gamme presque infinie de techniques et d’outils disponibles dans ces domaines, l’égo va pouvoir établir de nouveaux modèles de valeurs et de nouveaux principes, en redéfinissant ses conceptions sur ce qui est bien et de ce qui est mal, sur ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas, sur ce qui peut exister et ce qui devrait disparaître.

Fort de ces nouveaux modèles, il va utiliser toutes les techniques avec lesquelles il rentre en contact pour renforcer son effort pour nier, réprimer ou tenter de faire taire les émotions et sentiments profonds qu’il juge peu spirituels, ou peu acceptables, ou trop déstabilisants. Il va tenter de remplacer ces sentiments ou émotions par d’autres qu’il juge plus élevés, plus dignes, ou plus spirituellement acceptables.

Il va pouvoir trouver des recettes qui lui disent comment faire dans telle ou telle situation, comment être, comment voir les choses, et comment se positionner (ou vers quoi se tourner) pour asseoir une forme de transcendance qui lui assurera de ne plus sentir si fortement les choses qui le dérangent. Il va ainsi développer des attitudes et des façons d’agir qui vont à l’opposé des ressentis profonds de l’être, dans l’espoir que cela permettra de modifier le ressenti initial et d’être perçu différemment

 

Plus globalement, avec la spiritualité, l’égo va vouloir créer de nouvelles images de lui même - plus spirituelles, plus pures, plus élevées – qui vont lui permettre de compenser ses manques et ses parts qu’il juge trop vulnérables, trop fragiles ou déficientes.

L’égo va donc avoir tendance à utiliser la spiritualité comme un nouvel outil pour lui permettre de se créer une meilleure image de lui-même et pour renforcer son activité de contrôle et de résistance. Il va aussi accumuler les connaissances et la compréhension qu’il acquiert pour affirmer sa différence ou sa supériorité. C’est ce que l’on appelle le narcissisme spirituel.

L’industrie de la  spiritualité et du bien être surfe sur la vague et devient le nouveau terrain de jeu de l’égo, où une grande partie du « bien être » et de l’évolution  ressentis par les pratiques en cours dans ces domaines sont en fait liés à une forme d’inflation de l’égo qui augmente de façon artificielle son niveau d’estime de soi.

 

Ainsi, malgré le fait que la spiritualité favorise l’ouverture à une dimension plus grande, l’égo nous maintient bloqués dans cette course sans fin vers un bonheur projeté dans un futur improbable, guidés par un désir après l’autre, motivés par cette force qui cherche à s’éloigner de la peur et de l’inconfort et qui cherche à obtenir de l’extérieur ce qui paraît lui manquer intérieurement.

 

Or, comme l’a écrit Chögyam Trungpa (maitre du Bouddhisme Tibétain):

« Avancer de façon juste sur le chemin spirituel est un processus très subtil : ce n’est pas quelque chose dans quoi on doit s’engager naïvement. Il y a un grand nombre d’obstacles qui conduisent à une vision centrée sur l’égo et distordue de la spiritualité ; on peut se tromper en s’imaginant se développer spirituellement alors que nous renforçons notre égocentrisme par des techniques spirituelles. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vraie spiritualité n’est donc pas une réécriture plus positive de notre histoire et de notre vécu personnel, ni une reconstruction plus élaborée  ou plus élevée de l’égo.

La véritable spiritualité est une. La vraie spiritualité est un arrêt de l’effort, et un abandon total à ce qui est.

Lorsque l’on reconnaît notre nature profonde, on se rend compte que tout est unifié, qu’il n’y a pas de séparation, ni de concepts de bien ou de mal, ni de supérieur ou d’inférieur. Tout est Un, et tout est conscience, et tout fait partie de la conscience.

Ce qui veut dire que toute expérience que nous vivons, quelle qu’elle soit, est directement connectée aux parts les plus profondes de notre expérience et à notre nature authentique.

Donc si on ne perçoit pas notre expérience comme quelque chose d’unifié, nous maintenons une division en nous, et nous ne considérons plus que tout est l’expression de notre véritable nature et que tout est interconnecté. C’est cette division qui nous amène ensuite à nous sentir incomplets et à chercher l’équilibre et la complétude dans une expérience autre que celle qui est présente dans le moment.

 

Une spiritualité authentique est une spiritualité qui nous conduit à un point d’arrêt.

Dans cet arrêt de la quête insatiable que l’égo cherche à maintenir, la vie nous amène à faire face à tout ce que nous avons essayé de fuir, de compenser ou de changer.

Et c’est là que le vrai sens du mot sacrifice peut se révéler : étymologiquement sacrifice vient du latin « sacrum facere » qui signifie fait de rendre sacré, de faire une offrande.

Ici, dans ce thème de la spiritualité, le sacrifice est le sacrifice de l’égo de ses désirs et de ses attachements pour quelque chose de plus grand, de plus sacré. Dans une spiritualité authentique, c’est l’égo qui est sacrifié sur l’autel de la réalité, sur l’autel de la vérité.

Cela renvoie donc à un renoncement à toutes les stratégies, à toutes les formes de contrôle, à toute recherche de quelque chose de « plus » qui pourrait nous faire nous sentir plus complets. C’est l’arrêt complet de ces impulsions égotiques qui imaginent sans cesse que les choses devraient être différentes de ce qu’elles sont.

Cet arrêt de la fuite en avant nous permet enfin de pouvoir enfin nous ouvrir pleinement à l’expérience du moment, dans un contact approfondi avec tout ce qui est, avec les parties « ordinaires » ou profanes comme avec les parties extraordinaires, avec les parties douloureuses comme avec celles qui sont extatiques.

A ce moment là, les parts de notre être qui sont traumatisées, blessées ou qui se sentent déficientes, indignes ou pas assez bien, et qui sont restées rejetées depuis si longtemps, vont pouvoir enfin se réunifier à la globalité de votre être grâce à notre acceptation bienveillante et aimante.

 

Quand le fossé est ainsi comblé, quand l’amour prend forme dans cette intimité profonde avec l'expérience, quand la division intérieure prend fin, la profondeur de notre être devient de plus en plus consistante. 

C'est ce qu'illustre la citation de Saint Jean de La Croix : « Plus j’ai voulu chercher les qualités, d’autant moins je me sui trouvé. Moins j’ai voulu chercher les qualités, d’autant plus je me suis trouvé. »

Dans l'arrêt des stratégies, dans l'arrêt de la quête, dans ce renoncement à vouloir toujours se sentir "bien" ou "mieux", la vérité  de notre nature profonde se révèle.

Dans cette inclusion absolue, la spiritualité est la révélation de la vérité ultime !

 


 

mercredi 2 février 2022

COMPRENDRE LE TRAUMATISME

 Il est important de comprendre que le traumatisme n’est pas dans l’événement auquel on doit faire face, mais dans la réponse inachevée de notre système nerveux et de nos émotions face à cet évènement.

Le traumatisme peut être la conséquence d’un choc face à une situation extrême ou particulièrement douloureuse, mais il peut aussi être la conséquence d’un processus de construction plus graduel face aux manques et aux blessures de l’enfance : on parle alors de trauma du développement.

 

Étymologiquement, le mot traumatisme vient du Grec Trauma qui signifie blessure. Mais la blessure ne se trouve pas dans ce qui nous est arrivé, mais plutôt dans ce qui s’est passé en nous en réaction à ce qui nous est arrivé.

On peut donc définir le  traumatisme comme une fixation ou un blocage de la réponse naturelle de notre système nerveux face à une situation qui vient menacer notre équilibre physique, psychique, émotionnel ou énergétique.

Confronté à une situation représentant un fort niveau d’adversité, le système nerveux autonome enclenche une réaction en chaine qui met en place une réponse de fuite, de combat ou de figement, et qui crée simultanément d’importantes charges d’énergies dans le corps et toute une gamme d’émotions et de sentiments.

Mais si la situation est perçue comme trop dangereuse ou inquiétante, ou si elle génère un trop grand niveau d’insécurité, ou si elle entraine une réaction interne qui est vécue comme trop forte, trop violente, trop intense ou trop perturbante, ou encore si elle nous laisse trop désemparés ou déstabilisés, alors tout l’être se contracte autour de l’expérience car on se sent menacé dans notre capacité à pouvoir maintenir notre équilibre interne, à pouvoir nous restructurer ou à pouvoir simplement survivre.

A cause de cette contraction, la réponse mise en place par le système nerveux face à la situation reste contrainte et ne peut aller au bout de son processus. Le système nerveux ne peut donc plus œuvrer vers son retour à l’état d'homéostasie et vers sa régulation.

D’autre part, les charges d’énergie, les émotions et les sentiments évoqués par l’activation du système, ne peuvent pas non plus se déployer normalement et sont empêchées ou réprimées, sans pouvoir trouver leur résolution. ,

L’ensemble du système reste alors bloqué dans un mode de survie, générant un fort niveau d’activation sans pouvoir s’auto-réguler ni digérer l’expérience. Tant que le système est ainsi bloqué, il continue de maintenir son activité comme si il était perpétuellement confronté à la menace initiale, même lorsque la situation originelle est passée.

 

Une forme de dissociation se met alors en place pour nous aider soit à moins sentir les conséquences intérieures de l’expérience, soit à les compenser, et pour nous aider à survivre en dépit de la menace ou de l’adversité. 

Mais cette scission avec le corps et les émotions entraine un sur-investissement de la sphère du mental et maintient la résistance en place, empêchant le système de pouvoir d’œuvrer à son retour à l’équilibre.

 

Une fois le trauma installé, il provoque des changements dans le corps, dans le système nerveux et dans le cerveau, il va continuer à œuvrer comme si la situation d’origine était toujours existante, et va ainsi conduire à la mise en place de réactions conditionnées face aux situations de notre vie quotidienne – réactions qui sont déterminées par la projection de la continuité de la menace initiale et par les mécanismes de contrôle qui recherchent soit à éviter cette menace soit à minimiser le niveau d’insécurité interne. 

 

Voici une liste des principales façons dont le traumatisme va nous impacter :

-       Création des chaines de tensions musculaires qui vont modifier la façon dont on se tient et dont le corps de l’enfant va se développer.

-       Maintient d’un certain niveau d’alerte, de stress, et d’une forme d’hyper-vigilance.

-    Changements énergétiques dans le corps qui vont aussi affecter le fonctionnement des organes et de  l’organisme dans son ensemble.

-     Modification de la façon dont on se sent dans notre corps (inconfort en lien avec la sensation que quelque chose ne va pas et avec les conclusions que l’on en tire et qui suggèrent que quelque chose ne va pas chez nous).

-       Déconnexion avec le corps et les sensations, et basculement dans la sphère du mental et de l’analyse (dissociation).

-   Déconnexion des deux hémisphères du cerveau. Le cerveau droit (dans lequel les perceptions stressantes de l’enfance sont enregistrées) cède du terrain. Le cerveau gauche devient prépondérant, tout en perdant une grande partie de sa capacité à traiter les émotions, ce qui conduit à plus de fragmentation mentale et rend plus difficile l’ouverture à la richesse de l’expérience dans le domaine du lien social et de l’intimité.

-       Impact négatif sur notre mémoire et sur notre capacité de concentration.

-       Diminution de notre capacité à comprendre et évaluer les conséquences de nos actions.

-       Réactivation des émotions et des énergies bloquées face à des situations qui vont évoquer (même de façon très lointaine) le trauma d’origine.

-       Une part du psychisme reste figée dans l’expérience traumatique, sans pouvoir accéder à un plus grand niveau de maturité. Cette part continue de projeter la menace initiale, ainsi que les conclusions négatives que l’on en a tirées, dans notre relation aux autres et au monde.

-       Modification de la façon dont on se perçoit et dont on perçoit le monde,

-   Mise en place de mécanismes de protection, de contrôle et de dissociation qui nous coupent de notre être profond.

 

Comme on le voit, le trauma provoque de nombreux et profonds changements dans toutes les sphères de notre expérience, tout en colorant nos perceptions de nous-mêmes, des autres et du monde.

D’autre part, le trauma met en place des mécanismes de protection et de survie qui nous font développer des stratégies, des comportements et  des façons d’être pour pouvoir survivre à l’adversité et pour nous permettre de continuer à nous ajuster à notre environnement. En cela, on peut voir le traumatisme comme un mécanisme d’adaptation.

Mais avec le temps, ces modes adaptatifs deviennent habituels et se greffent à la structure de notre personnalité, si bien que l’on croit qu’ils sont ce que nous sommes et que l’on perd de vue notre être profond. Ils nous maintiennent alors dans une identité illusoire et limitante, qui bien que familière, continue de maintenir en place et de renforcer l’impact du traumatisme et l’image d'un soi blessé et déficient.

 

Mais quels que soient les traumas (chocs ou traumas du développement) auxquels on a été confrontés, quels que soient les mécanismes que l’on a développés en réponse aux manques et menaces lors de notre processus de développement, tout peut être guéri et transformé, comme on va le voir dans l'article suivant.

 

 


 

 

 


COMMENT LE TRAUMA EST ENCODÉ AU NIVEAU CELLULAIRE, ET COMMENT S'EN LIBÉRER

Face à l’événement perçu comme une menace, ou qui active la réponse de fuite, de combat ou de figement, l’amygdale va d’abord enregistrer le danger potentiel, puis va envoyer les informations aux autres régions du cerveau.

La glande signifie ainsi à l’hypothalamus et à la glande pituitaire de lancer la production des hormones de stress (cortisol et adrénaline, qui sont générés par les glandes surrénales). Ces hormones vont ensuite entamer un processus de synthèse des protéines informant certains acides aminés de se greffer aux récepteurs neuronaux et d’y rester fixés.

L’interprétation de l’événement, ainsi que des conclusions que l’on en a tiré, vont ainsi se structurer dans les schémas neuronaux. Cela va aussi affecter l’hippocampe, responsable de la gestion de la mémoire, de la construction de la chronologie et de la mise en perspective des expériences. A ce stade, l’événement traumatique est enregistré et scellé dans notre conscience avec le sens qui lui a été donné, les conclusions que l’on en a tiré sur notre identité et les images négatives ou diminuées de nous-mêmes qui y sont associées.

 

Après son activation initiale, l’amygdale va être plus profondément affectée, et va se mettre à fonctionner comme un centre de tri en filtrant les expériences du quotidien à travers les informations mémorielles et les empreintes relatives au trauma.

Donc tout ce qui va sembler évoquer quelque chose de similaire à l’événement traumatique d’origine va générer un signal qui va à nouveau enclencher l’activation du système nerveux et générer la production des hormones de stress, ainsi que l’activation des charges d’énergie, des sentiments et des émotions en lien avec le trauma. Les contractions qui cherchent à réprimer ces émotions et mouvements d’énergie vont rester actives et vont devenir chroniques en se structurant de plus en plus profondément dans le corps, dans les fascias, les muscles, les tendons et les organes, créant une forme d’armure psycho-corporelle.

Cette configuration reste en place tant que le trauma n’est pas résolu.

 

A partir de là, plus la réactivation des mémoires traumatiques et du système nerveux est fréquente, plus les schémas de réponse neuronaux et énergétiques se renforcent et se solidifient et plus les effets de dérégulation sur le corps, le mental et le psychisme s’intensifient.

De plus, une fois que tout est structuré et densifié, la partie du cerveau qui a enregistré l’expérience ne peut plus recevoir les signaux d’autres parties du cerveau qui pourraient lui signifier qu’il n’y a pas de menace réelle dans le moment. On ne peut donc plus dépasser l’empreinte traumatique en lui opposant le raisonnement concret ou une forme de rationalisation.

 


La bonne nouvelle, c’est que le système nerveux ne connaît pas le temps.

On ne peut certes pas changer le passé, mais on peut à n’importe quel moment revenir vers la façon dont le trauma prend forme dans notre expérience et guérir l’empreinte initiale pour retrouver la liberté.

 

 

 

  




Parce que le trauma est dans le corps et qu’il affecte toutes les fonctions du corps, on doit rentrer en contact avec lui et œuvrer à sa résolution avec le corps et par le corps.


Dans un premier temps, prendre conscience que le traumatisme (avec les pensées, les émotions et les contractions qui le composent) est une réponse adaptative de notre système nerveux qui cherche à nous protéger face à une situation difficile, permet de prendre un certain recul.

On va ainsi pouvoir comprendre que le traumatisme parle de ce que l’on a vécu (intérieurement), mais pas de ce que l’on est : nous ne sommes pas responsables des blessures et des traumas auxquels nous avons été confrontés dans l’enfance, ni de la façon dont notre système nerveux en a été impacté, ni des stratégies par lesquelles nous nous sommes adapté pour survivre malgré ces blessures.

Ainsi lorsque le trauma se réactive et qu’il nous entretient dans une forme de transe mentale et émotionnelle, cela ne dit rien sur nous, cela ne dit rien sur ce que nous sommes. Cela nous apprend plutôt sur l’empreinte qui s’est installée en nous face à l’adversité et aux difficultés auxquelles nous avons été confrontés.

 

De plus, dans ces moments de réactivation des énergies du trauma, lorsque nous sommes entrainés dans le vortex traumatique, la façon dont on se perçoit et dont on perçoit le monde n’est pas la réalité, mais le reflet des erreurs d’interprétation qui se sont mises en place dans la situation d’origine.

En effet, lorsque enfant nous faisons face à des manques, des blessures, ou une rupture importante  dans le lien d’amour et de connexion avec nos proches, nous sentons que quelque chose ne va pas. Cependant, nous n’avons pas le recul suffisant pour voir que le problème vient peut être du fait que les parents sont trop stressés, ou aux prises avec leurs propres blessures ou traumas, ou sous l’emprise d’émotions qui les dépassent. Le ressenti que quelque chose ne va pas se traduit alors par quelque chose ne va pas chez moi, et génère un sens du soi déficient avec tout un lot de jugements et de nouvelles émotions et sentiments.

Les jugements et images dévalorisées de nous mêmes qui colorent notre expérience lorsque le trauma est activé ne disent donc rien de ce que nous sommes réellement, mais sont seulement le reflet des conclusions erronées que nous avons tirées de ces moments d’adversité.

 

Une fois ce recul installé, en sentant quelle forme le trauma prend au niveau organique et kinesthésique, en s’ouvrant au contenu des émotions et des sentiments qu’il génère, en ressentant les charges d’énergies et les contractions présentes, puis en affirmant le choix de laisser l’expérience se déployer, on va libérer l’organisme de la tension qui est à l’œuvre lorsque l’on refuse de ressentir.

Dans l’espace ainsi créé, les énergies bloquées vont pouvoir - à leur rythme - se remettre en mouvement, et les émotions vont pouvoir se déployer pour aller vers leur résolution. Sortir ainsi d’une position figée va permettre à l’amygdale de quitter son état d’activation, ce qui va de pair avec une intégration plus globale au niveau du système nerveux.

Lorsque le système nerveux commence à s’auto-réguler, il va pouvoir intégrer l’expérience avec son contenu émotionnel et énergétique. 

Le système nerveux sympathique, responsable de l’activation de tout l'organisme en mode de stress et de survie, va alors s’apaiser. 

Le système nerveux parasympathique, en charge de ramener l’équilibre et de recharger les batteries, prend alors le relais et œuvre à un retour au calme.

Les connexions neuronales vont ensuite se défaire petit à petit. L’hémisphère gauche rationnel, hyper actif dans le trauma, va perdre de sa prépondérance. Cela va s’accompagner également d’une  dissolution des structures de la personnalité qui s’étaient construites autour des stratégies pour essayer de rétablir un plus haut niveau de sécurité et pour compenser les manques et les blessures.

Le contact avec l’Être et avec nos qualités profondes peut alors être rétabli puisque la dissociation n’a plus lieu d’être.

 

On se rend ainsi compte que le traumatisme peut être perçu non pas comme une fatalité, mais comme un outil ou un portail qui nous ouvre l’accès à des parts plus profondes et plus authentiques de notre expérience, et qui nous permet de nous reconnecter à notre nature profonde. 

 

Ainsi, comme ces mots de l'évangile de  Thomas l'évoquent :

 “Si tu fais advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu n'auras pas fait advenir te détruiras.”  

Pour le dire autrement : Le trauma non rencontré a un tel potentiel de dérégulation et de désorganisation, qu’il est destructeur et génère énormément de souffrance. 

Par contre, si il est rencontré, il a le pouvoir de nous ramener à l’expérience de notre Soi originel, de notre aspect divin, et de nous reconnecter à nos qualités de paix, de silence, de liberté, d’unité de compassion et d’amour, tout en nous libérant de l'illusion.

 

Patrick Boulan

mardi 4 janvier 2022

ALCHIMIE DE LA HONTE (Partie 1)

STRUCTURATION DE LA HONTE DANS LE PROCESSUS DU DÉVELOPPEMENT DE L’ENFANT

 

A partir du moment où nous arrivons au monde, c’est par notre famille que nous allons apprendre à nous connaître et construire notre sens de l’identité.

Cette identité se développe au fil du temps par le reflet que nous renvoient d’abord les parents, les frères et sœurs et la famille proche, ensuite les enseignants ou les figures d’autorité.

Si le reflet qui nous est renvoyé est positif : si nous nous sentons aimés et appréciés pleinement, et si nos sentiments et besoins sont reconnus et validés, alors nous allons développer un sens du soi positif et équilibré qui favorisera la confiance en nous mêmes et en nos ressentis et aspirations, ainsi qu’une relation de positive avec les autres et le monde extérieur.

Quand les besoins de l’enfant sont remplis, la honte lui permettra d’appréhender sainement ses limites, d’évaluer lorsqu’il fait des erreurs, de se remettre en question et d’intégrer ce qui est socialement acceptable et ce qui ne l’est pas.

Si le reflet qui nous est retourné est plus négatif : si nous faisons face à trop de critiques, de jugements, à des pressions ou attentes trop grandes, à trop de contrôle, ou si nos besoins ne sont pas respectés, alors nous allons développer un niveau de honte proportionnel à l’importance des images négatives qui nous sont renvoyées.

Dans ce cas, une forme toxique de la honte se met en place et se greffe à notre sens de l’identité, nous amenant à nous percevoir comme déficients, anormaux, imparfaits ou pas assez bien. Cette honte va nous couper de nos ressentis profonds et créer un fossé d’indignité qui va se creuser entre nous et notre environnement.

 

Cette honte dans sa forme toxique se met en place pendant toutes les étapes de l’enfance.

C’est lorsque l’enfant est confronté aux dérèglements et insuffisances des parents et du système familial que le processus s’opère.

Face aux situations problématiques ou aux manques, l’enfant sent (et ressent dans son corps) qu’il y a quelque choses qui ne va pas. Mais l’enfant ne peut comprendre que ce qui lui est naturel : le lien d’amour, l’accueil et la bienveillance. Sans la possibilité d’avoir une vision plus élargie, il ne peut pas comprendre que les dysfonctionnements proviennent par exemple du stress des parents, ou de leurs propres traumas non résolus de l’enfance, et que tout cela n’a rien à voir avec lui de façon directe.

A cause de ce manque de recul, l’enfant n’a alors d’autre choix que de se percevoir comme la cause de ce qui ne va pas. Ainsi, à chaque moment où le contact est perdu avec l’amour et la connexion des personnes qui comptent pour lui, l’enfant se sent responsable et met en place des conclusions négatives sur ce qu’il est, associant ainsi la honte (dans sa forme toxique) à son sens de l’identité.

 


De façon générale on peut dire que la honte émerge lorsqu'il se produit une rupture dans le lien de connexion et d'appartenance. Cela conduit à pouvoir dresser une liste des facteurs principaux qui vont favoriser la mise en place d’une honte toxique chez l’enfant :

-       Les besoins de l’enfant (reconnaissance, sécurité, amour, contact, affection, validation, écoute…) ne sont pas remplis.

-       Les besoins de l’enfant rentrent régulièrement en conflit avec les besoins des parents.

-     Toute forme d’abus, d’invasion ou de non respect des limites émotionnelles, physiques ou sexuelles.

-       Abandon ou séparation physique d’un ou des deux parents ou des figures parentales.

-       Ne pas avoir été désiré en tant qu’enfant.

-       Être humilié lors des échecs, ou culpabilisé lorsque l’on commet des erreurs.

-       Être traité avec condescendance, infantilisé, voir notre avis ou nos ressentis non validés ou non pris en compte.

-     Être jugé, rabaissé, humilié ou subir des moqueries. Ou être comparé négativement à d’autres personnes.

-       Voir certains de nos sentiments profonds ou certaines émotions jugés ou condamnés.

-       Subir trop de pressions pour réussir ou être différents de ce que nous sommes.

-       Ne pas être encouragés et accompagnés dans notre processus de découverte du monde.

-       Subir trop de contrôle ou grandir dans un cadre trop contraignant.

-       Être le jeu d’une forme de manipulation pour jouer un rôle dans la famille ou avec un des parents.

-       Ressentir que notre besoin d’autonomie met en danger la connexion avec nos parents.

-       Avoir des parents trop stressés ou peu disponibles.

-     Avoir des parents emplis eux-mêmes de honte, et n’offrant donc pas un modèle qui montre que l’on peut dignement être tel que l’on est.

 

Une fois que la honte est cristallisée, avec la batterie d’auto-jugements et les peurs qui en découlent, elle se greffe à la structure de la personnalité pour générer un sens de soi qui se perçoit comme anormal, imparfait, déficient ou pas assez bien.

La honte va aussi se lier avec les sentiments profonds de l’enfant, avec ses besoins et ses pulsions pour les désavouer et/ou les condamner.

Un carcan est alors créé autour de l’être, qui se sent indigne et insuffisant, et qui doit se cacher des autres et de lui-même. La peur maintient le carcan en place en imaginant que si nous dévoilons ces parts déficientes, nous allons être jugés ou rejetés.

Pour pouvoir survivre, l’enfant est alors obligé de mettre en place des stratégies qui vont aboutir à la  création d’un soi factice, d’une personnalité construite autour :

-      des moyens élaborés pour essayer d’obtenir des signaux positifs de la part des autres ou de l’environnement,

-       des choses à cacher ou à mettre en avant pour avoir plus d’affection et de reconnaissance,

-      de façons de conceptualiser les autres et le monde pour se sentir plus à sa place ou plus important.

 

La personnalité ainsi créée va avoir tendance à prendre la place du soi originel et à totalement l’occulter.

La souffrance et la contraction qui en découlent deviennent la nouvelle normalité, et le piège se referme, laissant l’être enlisé dans une création qui le maintient de plus en plus loin de lui-même, ce qui renforce le sentiment de dépréciation intérieure. 

Le mécanisme est alors suffisamment puissant pour continuer à s’auto-entretenir tout en se développant et se renforçant avec l'âge.

 

 

 Patrick Boulan