jeudi 20 octobre 2022

LE JUGE INTÉRIEUR 1

 1 – Origines du Juge Intérieur :

L’instance qui juge en nous se met peu à peu en place, au fil de notre processus de développement, et sous l’influence de quatre grands facteurs :
- Les jugements et valeurs présents dans notre famille et notre environnement social, et qui véhiculent l’image de ce qui est acceptable ou pas, de ce qui est bien et de ce qui ne l’est pas.
- Les conclusions erronées que nous développons lorsque nous sommes confrontés à des situations traumatisantes ou représentant un certain niveau d’adversité.
- Les jugements directs que nous recevons (de façon verbale ou non verbale) et qui nous font comprendre que nous devrions  agir, ressentir ou penser différemment, ou que nous devrions simplement être différents.
- Les évaluations positives qui sont faites de notre comportement ou les choses que nos parents apprécient et valorisent chez nous et chez les autres.

Lorsque nous arrivons au monde, nous baignons dans un état d’innocence et d’unité, en contact avec le mouvement fluide de la vie et dans un espace de totale réceptivité. Et naturellement, nous allons nous imprégner des énergies présentes dans notre environnement, des conditionnements parentaux, mais aussi des jugements et valeurs qui sont véhiculés par nos proches et par la société.
Nous internalisons ainsi les jugements que nous entendons ou observons, les croyances et affirmations émises par nos parents ou par les autres adultes qui nous entourent. Nous internalisons aussi les mouvements d’approbation ou de rejet qu’ils émettent vis à vis des différents aspects de la vie quotidienne,  les évaluations ou réprimandes que nous recevons, et intégrons également les comportements qu’il faut développer et ceux qu’il faut mettre de côté pour que nos parents et les autres maintiennent le lien de connexion avec nous et pour que nous nous sentions plus en sécurité.
C’est cette imprégnation qui structure le « Super-Égo», cette instance de contrôle qui prétend détenir la vérité sur ce qui est bien/mal, positif/négatif, bon/mauvais, digne/indigne…
Cela fait bien partie du processus de socialisation. Mais notre dépendance en tant qu’enfant est si grande que cela nous maintient cloisonnés dans une vision du monde qui correspond au conditionnement parental. Il devient ainsi difficile pour l’enfant de rester en contact avec un sens de soi cohérent et avec ses ressentis profonds si ceux-ci ne sont pas alignés avec les besoins, les désirs ou les attentes des parents ou des proches.

Cette imprégnation est encore plus puissante lorsque nous nous sentons personnellement jugés ou lorsque nous sommes confrontés à des manques ou des traumas.
Ainsi, lorsque :
- nos parents et notre environnement ne répondent pas à nos besoins essentiels (amour, affection, attention, reconnaissance, compréhension, sécurité, soutien, écoute, appartenance, validation de nos ressentis),
- ou bien lorsqu’ils qu’ils ont des comportements allant à l’encontre de ces besoins,
- ou encore lorsque nous faisons face à une rupture importante dans le lien de connexion,
nous sommes alors confrontés à un fort niveau d’adversité qui génère un taux de stress élevé et toute une gamme d’émotions et de sentiments difficiles en lien avec la douleur et les manques.
Nous sentant totalement démunis face à ces expériences qui apparaissent comme beaucoup trop menaçantes et déstabilisantes, nous nous dissocions des ressentis internes, tout en retournant contre nous-mêmes la frustration et la colère initialement éprouvées face au manque.
De plus, comme nous sentons que quelque chose ne va pas, mais que nous n’avons pas la capacité d’analyse et de recul nécessaires à un vision claire de la situation, nous allons imaginer que si nous ne recevons pas ce dont nous avons besoin, c’est parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez nous.
Ainsi, par exemple, si je ne reçois pas assez d’amour ou d’affection, je vais peut-être en déduire que je ne suis pas digne d’être aimé.
Si je n’ai pas assez d’attention, je peux conclure que je ne suis pas intéressant ou que je suis insignifiant.
Si je ne me sens pas reconnu, je vais être amené à penser que je ne suis pas assez bien, ou que je n’ai pas de valeur.


Ces croyances - même si elles ont pour objectif inconscient de ramener un certain niveau de sécurité et de maintenir la connexion - vont générer la mise en place d’images de soi déficientes qui s’accompagnent des émotions de honte, de peur et de mépris de soi.
Cela va augmenter considérablement le niveau d’insécurité interne : puisque à partir de ces images déficientes nous ne pouvons plus imaginer pouvoir accéder  à la satisfaction de nos besoins.
Le stress étant trop grand, tout le système se fige et rejette l’expérience.
Toutes les énergies à l’œuvre se cristallisent alors dans le corps et le psychisme, pour maintenir les croyances négatives dans des zones d’ombre inconscientes.
Le Juge Intérieur va alors se structurer dans une activité d’évaluation intérieure qui va chercher, par la critique, à nous pousser à sortir de ces postions déficientes.

Lorsque nous recevons un jugement direct ou indirect de la part des parents ou d’une figure d’autorité, c’est le même principe qui est à l’œuvre : cela nous coupe de la satisfaction des besoins d’amour inconditionnel, de reconnaissance et de validation, tout en créant une rupture forte dans le lien de connexion.
A ce moment là, les croyances négatives qui vont se mettre en place vont être la confirmation interne du jugement ou du rejet qui a émané d’abord de l’extérieur et qui nous a fait penser que ce qui était pointé par le jugement était quelque chose de mauvais qui devait changer.
Ainsi, si nos parents et notre environnement nous montrent qu’il y a certains sujets, certains ressentis, certaines émotions ou certains comportements qui ne sont pas acceptés, qui sont jugés indignes, mauvais ou qu’il convient d’éviter, nous allons naturellement faire l’expérience d’une forme de rupture du lien si nous abordons ces sujets, montrons ces émotions, ou adoptons ces comportements.
Par exemple : si nos parents ont désapprouvé nos émotions telles que la colère, la frustration, la jalousie, ou peut être encore la peur ou la tristesse, ou si ils ont critiqué notre sensibilité, nous avons intégré que ressentir ces émotions était quelque chose de mal. Cette évaluation de l’émotion comme quelque chose de négatif est encore plus forte si nous avons perçu que nos parents étaient en difficulté lorsque nous étions en contact avec ces ressentis.
L’émergence de ces émotions est alors associée à un risque de rejet dans le lien de connexion. Ces ressentis sont alors très vite intégrés comme « mauvais », et le rôle du Juge intérieur va être de tenir ces parts à distance, de les condamner et de les réprimer.

Le même conditionnement peut aussi se mettre en place avec des ressentis qui sont plus positifs, comme par exemple notre curiosité, notre passion, notre enthousiasme, notre créativité ou notre vitalité, pour ne citer que quelques exemples.
Si les parents sont en difficulté face à ces expressions de l’enfant, ou si ils ressentent un certain niveau d’inconfort ou d’impatience quand l’enfant  vit ces mouvements, alors l’enfant va commencer à croire qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec ces façons d’être et de s’exprimer.
Le juge va alors chercher à contrôler ces expressions pour permettre à l’enfant de se conformer et de maintenir la sécurité du lien affectif.

Le schéma ci-dessus montre comment ces différentes étapes se mettent en place les unes après les autres. La boucle 1 (avec les flèches vertes) représente le mouvement initial lors de la première blessure. La boucle 2 (en rouge) montre qu'une fois les conclusions négatives installées, elles sont pleinement actives et colorent nos perceptions des choses: les situations vécues viennent alors directement confirmer les croyances et le sens du soi déficient.


Malheureusement, c’est aussi lorsque nous recevons reconnaissance et validation de certains aspects de notre comportement, ou que nous sommes appréciés pour certaines qualités que le Juge Intérieur se constitue.
Dans ces moments là,  nous recevons une forme d’approbation qui est limitée à certains traits particuliers - c’est à dire un amour conditionné qui pointe sur certains éléments précis.
Nous interprétons alors ces traits valorisés comme des standards avec lesquels il faut s’aligner pour rester connectés à l’approbation parentale et pour continuer à se sentir en sécurité.
Ces traits, une fois internalisés, vont créer l’image d’un soi idéal vers lequel nous allons essayer de tendre pour obtenir cette reconnaissance et cet amour dont nous avons besoin. 

C’est dans cette direction que le juge va chercher à nous pousser, dans la croyance que c’est seulement en nous rapprochant de cet idéal que nous allons pouvoir être pleinement heureux. Pour ce faire, il va évaluer ce que nous faisons et ce que nous vivons en comparaison avec ce soi idéal, et va nous critiquer lorsqu’il imagine le décalage trop grand avec les idéaux.
Notons ici que recevoir de l’amour « pour quelque chose » est très différent du fait de recevoir de l’amour de façon inconditionnelle. C’est cet amour inconditionnel qui a le pouvoir de nous faire comprendre que nous pouvons rester ce que nous sommes et qui offre la validation et la sécurité nécessaires pour nous permettre de rester ancrés dans ce que nous sommes.

LE JUGE INTÉRIEUR 2

 2 - Le fonctionnement du Juge Intérieur :

C’est à partir de ces images et croyances négatives sur nous-mêmes ainsi que de ces parts de notre expérience que nous imaginons mauvaises parce qu’elles n’ont pas été validées par notre environnement, que le Juge Intérieur se construit.

Le Juge se structure sous la forme de pensées, de croyances, d’idées, d’avis, de concepts, d’interprétations, d’injonctions, d’images et de voix qui nous parlent dans notre tête. En même temps, il a aussi une forme somatique et énergétique, et vit dans notre corps sous forme de charges, de tensions et de contractions.
Par son activité, le Juge cherche à aider. Il cherche à nous rendre conformes, à faire en sorte que nous restions dans le rang. Il veut nous rendre meilleurs, nous pousser à faire plus ou à ressentir des choses plus élevées ou plus positives, pour que nous puissions nous sentir connectés aux autres et au monde, tout en nous montrant dignes de cette connexion, et pour ainsi voir nos besoins enfin remplis.
Pour cela, il doit évidemment essayer de nous faire changer pour arriver à compenser les images négatives et déficientes, ainsi que les sentiments de manque, de séparation, d’isolement et de différence, qui se sont cristallisées dans notre inconscient.
Il établit ainsi les jalons de ce que nous devons faire ou ressentir pour faire de nous une « bonne personne », pour nous faire aimer et respecter, et pour nous rendre heureux.
Ces jalons étant posés, ils sont ensuite projetés dans notre vision du monde et vont aussi nous servir à évaluer les autres. Ils vont également favoriser la construction d’une image d’un « Soi idéal » que le juge a structuré en observant que certains aspects de notre être étaient plus appréciés ou plus grandement validés par les parents.

Ces jalons entretiennent une vision de l’équilibre qui s’oriente autour de deux grandes activités visant à maintenir un certain niveau de contrôle ; ce contrôle paraissant vital puisque, à cause des traumas,  la confiance a été perdue dans notre innocence et dans notre capacité à ressentir le mouvement de la vie en nous.

Le contrôle cherche donc   :
- à nous éloigner des expériences (internes ou externes) que le Juge considère trop menaçantes ou déstabilisantes,
- à nous pousser vers les idéaux qu’il a construits et qu’il considère comme vecteurs d’équilibre, de reconnaissance, de bonheur et de succès.

Le Juge va ainsi sans cesse évaluer notre apparence, nos pensées, nos émotions, nos ressentis, nos expériences, nos comportements et nos actions pour essayer de nous conformer aux standards qu’il a mis en place.


 
Il travaille en étroite relation avec les émotions de honte, de culpabilité et de peur qui vont s’activer comme une forme de validation du jugement pour nous maintenir dans le cadre fourni par le conditionnement et pour nous pousser à être différents.
Ce sont ces émotions qui donnent toute leur force aux jugements, leur conférant un aspect beaucoup plus énergétique et sensoriel, et nous portant ainsi à croire plus fortement que les jugements et évaluations disent quelque chose de vrai sur nous ou sur notre valeur.

Cependant, malgré ses buts élevés qui cherchent à combler les manques et à remplir les besoins de sécurité, d’amour et de reconnaissance dont nous avons besoin pour nous développer harmonieusement et pour nous sentir épanouis, force est de constater que les résultats de l’action du Juge Intérieur sont très éloignés de ce qui est escompté :

- Par son activité de contrôle, le Juge impose un carcan très étroit qui étouffe notre liberté et notre spontanéité. Il nous coupe de notre énergie, cherchant à bloquer tout mouvement interne qui ne correspond pas à ses standards, et reste seulement ouvert à ce qu’il pense qui devrait exister dans notre expérience.

- Il nous fait tourner le dos à notre être profond et à nos ressentis, renforçant ainsi la division intérieure, le conflit, l’agitation et le mal-être.

- Il génère une activité de comparaison qui cherche constamment à mesurer notre valeur, et qui entretient une forme d’auto-dévalorisation (puisque la comparaison va toujours avoir tendance à confirmer l’image déficiente qu’elle cherche à fuir, et va donc toujours trouver un autre meilleur ou plus compétent à qui se comparer).

- Par sa résistance, puis en maintenant un niveau constant de blâme, il entretient les images du Soi déficient qu’il cherche à compenser, et contribue à les maintenir en place et à les renforcer.

- Il nous conditionne à nous percevoir et à percevoir les autres et le monde à travers les filtres de ses critiques et de ses attaques, confirmant ses évaluations en nous maintenant dans des positions régressives qui nous empêchent d’accéder à notre autorité naturelle.

- Il nous coupe de notre intuition, de notre spontanéité et de notre innocence, en surimposant sa façon distordue de percevoir la réalité, invalidant ainsi nos perceptions premières. Et c’est parce que nous croyons à cette vision distordue et conditionnée que nous perdons le contact avec notre état naturel et notre profondeur.

- Nous privant ainsi du recul nécessaire à une évaluation correcte de ce que nous vivons, le juge détoure notre attention de son activité, nous maintient piégés dans les croyances négatives que nous entretenons sur nous.
En effet, en s’attaquant aux parts avec lesquelles nous sommes en difficulté, le Juge oriente notre attention dans une direction particulière (vers la part jugée déficiente), ce qui nous amène à penser que c’est là que réside le problème, et qu’il y a bien effectivement quelque chose qui ne va pas chez nous et qui doit changer. Cela nous maintient dans l’identification au passé et nous prive de l’état de Présence qui nous aurait permis de faire face au jugement en conscience.

- La création d’un Soi Idéal, et l’effort continu pour l’atteindre, entrainent un rejet de du Soi authentique et génèrent une auto-évaluation et une activité de comparaison constantes qui sont source de stress, d’anxiété et de repli sur soi.

- Le jugement nous fait croire que s’aimer et s’accepter est soumis à la condition de changer et de s’améliorer. 

On voit donc que les limitations et contraintes mis au point par le juge font peuvent faire sens lorsque l’on est dans un contexte de relation interpersonnelles ou de société : les valeurs permettent de maintenir une forme de structure et de cadre qui est vecteur de cohésion sociale et de sécurité.
Par contre ces valeurs deviennent totalement contre productives et créent une grande division dans l’être lorsqu’elles évaluent nos ressentis internes.


Au final, lorsque l’on porte une plus grande attention à ce que le juge exprime en nous, on se rend compte que son activité est au cœur de la façon dont nous nous définissons et nous percevons, et qu’elle conditionne une grande partie de la façon dont nous entrons en relation, pensons et agissons.
Pourtant, la vision partielle et conditionnée du Juge ne parle pas de ce que nous sommes réellement. Elle ne parle que des croyances erronées (erronées = car nous n’avions pas le recul et la maturité nécessaires pour évaluer correctement la situation) qui se sont mises en place lorsque nous avons fait face à des moments de crise, de manques, de blessures et de traumatismes au cours de notre processus de développement.
La vision du Juge parle du passé, de ce qui a été appris, mais pas de l’intelligence naturelle et de la maturité qui nous permettrait de sentir et d’accueillir ce qui est présent dans le moment.

Pour revenir à ce que nous sommes réellement, avant ces croyances et jugements, nous devons éclairer la fonction de ce juge avec plus de conscience, puis confronter ses évaluations. C’est en faisant face aux expériences que le juge nous invite à vivre et en accueillant les parts de nous-mêmes qui se sentent déficientes que nous pouvons revenir à notre pleine souveraineté et percevoir la réalité.


LE JUGE INTÉRIEUR 3

 3 – Notre relation au juge intérieur 

La structure de jugements qui est à l’œuvre en nous est si profondément internalisée et associée à la construction de la personnalité ainsi qu’à à tous ces moments où notre système s’est figé dans des expériences de chocs, de blessures et de rejets, qu’elle ne nous permet pas de facilement remettre en question les critiques qui sont émises.
Nos façons de réagir face aux jugements sont donc le plus souvent des formes de réactions inconscientes qui n’offrent pas la possibilité de voir les jugements pour ce qu’ils sont : à savoir une interprétation de l’expérience du moment, conditionnée et ancrée dans le passé.
De ce fait, il est difficile de faire face au jugement à partir d’une position de souveraineté, où nous pourrions rester dans une forme de présence consciente qui nous fournirait le recul nécessaire pour pouvoir laisser l’expérience se déployer puis nous quitter sans lui offrir de résistance. 

 

A cause de la régression que les jugements impliquent et à cause de leur lien avec les blessures structurelles de notre développement, nos façons de réagir face aux jugements sont la plupart du temps des mouvements d’attaque, de fuite, ou d’effondrement. 

 

 

 

Attaque, fuite ou effondrement correspondent aux façons dont le jugement va impacter notre système nerveux et aux stratégies que nous avons apprises dans  notre enfance pour faire face à cet impact.
Comme le jugement vient se structurer sur une image négative ou déficiente du Soi, c’est contre l’évocation de cette image que l’on va le plus lutter, ce qui entretient un haut niveau de conflit interne et qui nous maintient dans une forme de boucle traumatique.

La réponse d’attaque :
Dans ce mode de relation avec le Juge, nous allons essayer de nous débarrasser de l’invasion des jugements et de la charge énergétique et émotionnelle qui la constitue.
Pour transférer cette énergie hors de notre système, un plus haut niveau d’énergie et d’activation se met en place face au jugement, et va souvent évoquer de la colère ou du ressentiment. Cela crée des tensions internes et de l’agitation. Avec ce plus haut niveau de réactivité nous allons projeter les jugements et leur charge énergétique vers l’extérieur, et juger, blâmer et critiquer les autres, les situations ou les organisations avec lesquels nous rentrons en contact.
Quand le jugement se projette vers l’extérieur, cela permet de minimiser le déficit en estime de soi, voire de nier les sentiments d’inadéquation ou d’incomplétude, en pointant les imperfections des autres pour se sentir meilleur.
Cependant dans ce mode de réaction, nous sommes toujours sous l’emprise du juge, et même si les jugements se projettent vers l’extérieur, ils sont toujours existants en nous, se trouvant même renforcés par notre résistance.
De plus nous sommes toujours coupés du contact avec notre être authentique, et nous nous sentons coupables et isolés puisque les jugements que nous formulons sur les autres nous séparent d’eux.

La réponse de fuite :
Ici, la stratégie va être de fuir l’emprise du jugement en tentant de compenser ou de détourner les critiques internes par le fait  de rationaliser, d’expliquer, de justifier ou de se trouver des excuses. On essaie de s’éloigner du jugement par le raisonnement en trouvant des bonnes raisons pour expliquer nos comportements, sans que cela ne vienne évoquer de faille interne.
C’est une forme de manœuvre d’évitement qui permet d’esquiver l’impact des critiques et de fuir l’exposition des parts déficientes qui sont évoquées.
Le processus est très mental, il crée une forme d’armure énergétique qui permet de garder le cap du soi idéal, minimisant l’impact négatif des jugements sur le niveau d’estime de soi. Le corps, lui, se contracte et s’agite pour échapper à l’inconfort. C’est l’émotion de peur qui est aux commandes.
Mais là encore, la stratégie est ineffective, les jugements sont toujours là, ils ont toujours le contrôle, puisque en nous justifiant nous cherchons encore à vivre à la hauteur de leurs standards. Et le refus de les rencontrer nous coupe toujours de ce qui est vrai pour nous dans le moment.

La réponse d’effondrement :
Quand les réponses d’attaque ou de fuite ne peuvent se mettre en place, notre système nerveux  crée un mouvement de repli sur soi pour se protéger. En lien avec les critiques intérieures, ce repli se traduit par une forme de soumission aux jugements, par une forme d’agrément où l’on va se résigner à l’impact des critiques internes, et totalement intégrer les images déficientes qui vont émerger, voire les accentuer en s’accablant.
Ici on se soumet au Juge en espérant ainsi minimiser son attaque et son impact.
Cela s’accompagne d’une forte baisse de notre niveau d’énergie, d’une perte de contact avec notre volonté et notre force intérieure. Le corps, aux prises avec un manque de tonus musculaire, s’affaisse, incarnant cette résignation. Les émotions et sentiments associés sont la négativité, le désespoir, et cela peut aller jusqu’à la dépression.
Lorsque cette stratégie est socialisée, c’est par la plainte et l’auto dénigrement que l’on cherche un réconfort venant de l’extérieur pour nous rassurer sur nos compétences et nous faire sentir que le tableau n’est pas si noir que nous le décrivons.
Là encore la stratégie nous maintient sous la l’emprise du Juge et crée toujours cette dissociation avec notre vérité intérieure.


LE JUGE INTÉRIEUR 4

 4 - Sortir de l’emprise du Juge 

On le voit bien ici, les réponses programmées qui se mettent en place pour tenter de mieux gérer les effets des jugements sont inadéquates à nous faire sortir de la boucle régressive dans laquelle les jugements nous maintiennent.

Toute activité pour sortir du jugement ou pour lutter contre lui ne fait que lui donner plus de place et renforce son emprise.
Et on pourrait dire que la meilleure façon de maintenir l’emprise du juge d’est d’entrer en relation avec lui (que la relation soit de lui résister, de chercher à compenser ses effets, ou de se résigner).
En effet, si on cherche à s’opposer, à fuir ou à valider le Juge Intérieur, c’est que l’on s’est d’abord positionné comme étant visé par lui, que l’on a inconsciemment validé notre identification au Soi déficient qu’il cherche à changer, et que nous sommes donc dans une position régressive d’enfant blessé, et donc coupés de ce que nous sommes vraiment dans le moment.
Et si le juge paraît si vrai et si réel, c’est bien parce qu’il nous coupe de notre état d’être naturel et de présence consciente. Face à la réalité du moment, il surimpose  son interprétation conditionnée, nous renvoyant ainsi à ces moments où enfants nous avons validé les vérités émises par nos parents, tourné le dos à notre propre réalité et à nos ressentis profonds, et imaginé à une forme de déficience en nous.
C’est par ce mécanisme qu’il nous entretient dans une forme d’inconscience et nous fait régresser dans une position qui nous soumet à son autorité.

Pour sortir de cette emprise, nous devons avant tout reconnaître que notre être profond est contrait et limité par les critiques et évaluations internes.
Ensuite nous devons devenir plus conscients des divers éléments qui sont à l’œuvre lorsque les jugements se mettent en place. Faire face en conscience à l’attaque du juge sans lui offrir aucune résistance va permettre ensuite de le transformer.
Plusieurs étapes vont devoir prendre place dans ce processus :

Étape 1 :
La première étape va être d’identifier et de reconnaître que le Juge Intérieur est actif.
On va pouvoir sentir sa présence lorsque l’on perçoit en nous :
des avis trop marqués,
des critiques,
des évaluations,
des condamnations,
des accusations,
des mouvements de rejet,
des attentes,
des comparaisons,
des il faudrait, il faut, je dois, j’aurais dû, j’aurais mieux fait de…
et bien sur des jugements.
Que ces mouvements s’adressent à nous ou soient projetés vers l’extérieur, vers les autres, ne change rien : lorsque le juge est à l’œuvre, c’est le signe que des parts du Soi qui se perçoivent déficientes ont été activées. Un jugement vient toujours mettre en lumière ce que l’on croit sur nous.
Reconnaître que l’on est confronté à une attaque du Juge, plutôt que réagir face à l’attaque est donc la première étape.

Étape 2 :
Une fois que l’on a rendu plus consciente l’activité du Juge, on va se tourner vers lui au lieu de le fuir ou de lui résister.
Cela peut nécessiter comme étape intermédiaire d’identifier le mode de réaction qui se met en place automatiquement pour faire face à la blessure : attaque, fuite ou effondrement. On fait alors le choix de ne pas s’investir dans ces mécanismes puisque l’on en a vu l’inefficacité.
On va ensuite interroger le Juge pour mieux comprendre ce qu’il a à dire et pouvoir clairement formuler ce qu’il cherche à exprimer : Ici il et important d’arriver à trouver la formulation la plus directe qui représente vraiment le message que le juge véhicule, même si cela paraît un peu fort (c’est souvent la résistance qui va donner cette impression).

Étape 3 :
Le juge étant rendu plus conscient, on va essayer de se tourner vers le corps et l’énergie interne pour ressentir la façon dont il nous impacte.
On va d’abord identifier la façon dont il impacte le système nerveux et le corps : agitation, tensions, contractions, perte d’énergie, charges ou poids dans certaines parties du corps, dissociation, anxiété, stress…
On va ensuite tenter d’identifier les émotions et sentiments qui sont évoqués par le jugement : honte, culpabilité, peur, insécurité, colère, solitude, désespoir, impuissance, sentiments d’incomplétude ou d’inadéquation…

Étape 4 :
Une fois que l’on a identifié le Juge et la façon dont il prend forme dans notre vécu émotionnel et somatique, on va faire le choix de faire face à l’expérience.
On va ainsi projeter les mots émis par le juge et rester avec eux.  On reste avec les mots, tout en ressentant l’effet que le jugement a sur le corps, sur notre énergie interne et sur notre système nerveux. On accueille également les émotions et sentiments que le jugement peut continuer d’évoquer.
Malgré l’inconfort, on reste ainsi avec l’expérience sans rien faire pour changer quoi que ce soit.  On se laisse traverser par l’expérience.
Dans ce choix nous affirmons notre position souveraine de Présence Consciente. L’identification est ainsi démantelée, et permet d’offrir l’espace suffisant pour que l’expérience puisse se déployer, puis nous quitter. Car un jugement, comme toute expérience, est temporaire.

Étape 5 :
Avec la présence que nous amenons dans l’expérience, des parts de plus en plus profondes peuvent commencer à être perçues.
C’est à présent le moment d’essayer d’identifier quel(s) Soi déficient(s) le jugement met en lumière. Découvrir ce Soi déficient, c’est revenir à la blessure d’origine, au moment où les premières conclusions erronées se sont mises en place et où nous avons imaginé que nous étions responsables des manques, des difficultés ou de l’adversité auxquels nous étions confrontés.
Faire face à ces parts d’enfant blessé en nous avec bienveillance, va leur permettre d’enfin trouver l’accueil et la compassion dont elles ont besoin pour pouvoir s’ouvrir à la douleur de la blessure originelle et sortir de leur position figée et régressive. Le système nerveux peut alors se réguler et intégrer l’expérience.
La maturité de l’adulte vient ensuite reprendre sa place et permet de tout remettre en perspective ave la bonne compréhension. Le Soi déficient est alors dissout, dévoilant à nouveau le Soi authentique.

Bien sur, dans la réalité, le déroulement ne sera peut être pas aussi linéaire, et les étapes peuvent s’imbriquer les unes dans les autres ou prendre place dans un ordre différent. Mais les différentes parties évoqué ici sont les éléments qui sont nécessaires pour aller vers une perte progressive de pouvoir du juge intérieur et œuvrer à la dissolution des parts déficientes du soi.

Dans ce processus, on va pouvoir réaliser que beaucoup de nos évaluations viennent de l’extérieur et sons issues de nos parents et du conditionnement que nous avons reçu.
Il devient donc de plus en plus clair que cette voix du juge n’est donc pas vraiment la notre. C’est plutôt un programme qui s’est mis en place en s’imprégnant des  données transmises par notre environnement, et qui utilise ces données pour chercher à nous amener vers cette paix et ce bonheur que nous recherchons.
Car n’oublions pas que le juge cherche à bien faire.
Certes, sa façon de procéder est totalement contre productive et ne fait que générer une grande quantité de souffrance en limitant et contraignant l’être. Mais pourtant le Juge cherche à nous aider. Et sans lui, sans la dissociation interne qui se met en place dans les situations d’adversité, notre niveau de traumatisme aurait été bien plus important, et nous serions sortis de l’enfance avec beaucoup plus de dommages.
Le Juge est donc nécessaire. Il va le rester jusqu’à ce que nous puissions revenir occuper le trône qui nous attend au cœur de notre royaume intérieur, et que nous retrouvions l’autorité naturelle de notre être profond.
À ce moment là,  c’est de notre Soi authentique, et de la pureté, de la compassion et de l’intuition naturelle qui en découlent, que nous pouvons évaluer ce qui est bon/juste/et approprié et ce qui ne l’est pas.

                                      Patrick BOULAN

lundi 6 juin 2022

RESSENTIR PLEINEMENT NOS ÉMOTIONS

Dans le domaine des émotions et des sentiments, la cause principale de nos difficultés n’est pas l’émotion en elle-même, mais la pensée (et l’activité qu’elle sous tend) que nous ne devrions pas ressentir ce que nous ressentons et que notre expérience devrait donc être différente de ce qu'elle est.

Cette pensée va faire émerger une activité de résistance qui va chercher à réprimer l’émotion, à la changer ou à la faire disparaître.

C’est cette activité qui de contrôle et de résistance qui est à l’origine de la souffrance.

 

A cause de cette résistance et du conflit qu’elle génère, nous nous sentons agités, divisés, animés par des parts qui s’opposent les unes aux autres, aux prises avec un fort niveau de contraction intérieure et de négativité, et donc de souffrance.

Le conflit intérieur se met en place lorsque l’émotion est jugée inopportune ou qu’elle est ressentie comme top déstabilisante :

D’une part, ce conflit peut être le fruit de la peur qui imagine que l’émotion ou le sentiment est une menace pour notre intégrité physique, mentale ou psychologique. La peur postule que si nous nous ouvrons à l’expérience que cette émotion nous invite à vivre, nous n’allons jamais pouvoir nous en sortir, que nous allons sombrer, ou que nous allons être jugés, ou rejetés, et ainsi coupés des autres et condamnés à un perpétuel isolement.

D’autre part, la résistance peut aussi être le fruit du conditionnement qui a ancré en nous la croyance que certaines émotions ou certains ressentis n’étaient pas acceptables ou étaient un signe de dérèglement ou de déficience. A cause de ce conditionnement, quand l’émotion émerge, nous allons imaginer qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez nous, ouvrant ainsi la porte à l’auto-jugement, à la culpabilité et à la honte. Cela crée alors l’image d’un soi dysfonctionnel ou diminué. Le niveau de conflit intérieur est alors bien plus grand, car ces images du soi négatives paraissent totalement impossibles à accepter.

 

Une fois que la pensée a généré cette activité de conflit avec l’expérience, nous sommes investis dans des efforts constants pour essayer de nous débarrasser de l’émotion, mais aussi pour essayer désespérément de revenir à un sens du soi moins dévalorisé, ou plus proche de notre idéal.

Ce conflit est en fait une forme de violence. Cette violence, nous nous l’infligeons d’abord à nous mêmes en luttant contre notre mouvement intérieur et contre des parts de notre être, mais nous l’infligeons également aux autres en les rendant responsables de notre émotion, avec la fermeture, les jugements et le rejet que cela provoque.

Au final, cette activité ne fait que rendre les choses bien plus compliquées qu’elles ne le sont réellement, elle augmente le sentiment de division interne, génère beaucoup de tensions sur le plan psychique et physique et nous met en conflit avec nous mêmes, avec les autres et avec l’existence.

 

 


 

En outre - et c’est sans doute là le point le pus important - c’est à cause de la résistance que l’émotion, par nature transitoire et impermanente, reste bloquée à l’intérieur de notre système sans pouvoir trouver sa résolution. 

Or, une émotion est, dans son aspect le plus fondamental, un mouvement d’énergie ; et cette énergie a besoin de pouvoir se déployer librement pour pouvoir se transformer et pour permettre au système nerveux de s’auto-réguler et d’activer sa capacité de résilience en intégrant l’expérience.

A cause de la résistance et de la contraction physique et énergétique qui en découle, l'émotion n'a plus l'espace suffisant pour suivre son mouvement naturel. Elle reste bloquée, tout en étant alimentée d'un flux constant d'énergie  par les pensées en lien avec la résistance, ce qui la maintient en activité. Notre système nerveux reste alors bloqué dans ses réponses automatiques d’activation (évitement, conflit ou figement), nous surinvestissons la sphère de la pensée pour moins sentir, et nous nous sentons en souffrance et prisonniers d’un conflit intérieur qui nous paraît ne pouvoir prendre fin que quand, enfin, nous ne ressentirons plus ce que nous ressentons.

 

Ainsi, si l’on souhaite sortir de la souffrance pouvoir faire l’expérience d’une harmonie intérieure, nous devons désamorcer ce programme centré sur la résistance (programme qui ne nous conduit pas au bonheur et à l’équilibre que nous recherchons), et tenter, dans ces moments de tensions internes, de nous aligner avec ce qui est.

Cela nous conduit à nous ouvrir peu à peu à un accueil de plus en plus profond des sentiments et des émotions que la vie nous invite à expérimenter.

 

Accueillir une émotion, c’est la ressentir pleinement dans son aspect le plus fondamental : celui de l’énergie.  

Cela demande donc de se détacher des pensées et de l’histoire qui se joue autour de l’émotion pour s’ouvrir à l’expérience directe de cette énergie et à la façon dont elle se manifeste dans notre corps et sur un plan somatique ou kinesthésique.

Dans l’espace que l’on va donner par notre accueil, l’émotion et l’énergie qu’elle contient vont pouvoir retrouver leur mouvement naturel. En allant jusqu’au bout de ce mouvement, elles vont alors graduellement se transformer.

Dans ce mouvement, nous allons bien sur devoir ressentir la douleur contenue dans l’émotion et les sentiments qui l’accompagnent. Mais nous allons également pouvoir faire l’expérience d’un grand soulagement lié au fait de pouvoir enfin être présents avec ce qui veut se vivre en nous. Ce soulagement va être aussi la conséquence du relâchement du niveau de conflit intérieur et des tensions corolaires. Ensuite, le système nerveux va pouvoir s’autoréguler, nous permettant de sortir de cette position de fixation et de revenir au calme et à l'équilibre.

 

Dans cette ouverture aux mouvements qui nous animent, notre confiance dans notre capacité à être présents avec ce qui est va progressivement grandir, nous allons devenir de plus en plus conscients de ce qui se passe en nous, et plus ouverts à tous les aspects de notre être.

Nous pouvons alors nous installer dans une paix durable, qui est la conséquence de l’arrêt de notre conflit avec notre expérience, et nous ancrer dans une liberté qui n’est plus soumise à condition : la liberté de ressentir à chaque instant ce que l’existence nous invite à vivre, et donc d’être pleinement alignés avec nous-mêmes et avec la vie.

 

Patrick BOULAN

lundi 4 avril 2022

ATTENTION, CONSCIENCE ET VIGILANCE

 Dans la méditation, il est souvent fait référence à notre attention :

- Lorsque l’on pratique des techniques de méditation, on va chercher à focaliser l’attention sur un ou des objets particuliers.

- Dans la pratique de la méditation authentique, on va au contraire tenter de relaxer cette attention et de la laisser totalement au repos. 

Mais qu’est-ce qu’est véritablement notre attention ?

 

 

FONCTIONNEMENT DE L'ATTENTION

 

Pour expliquer de façon imagée comment fonctionne notre attention, il y a une comparaison qui convient très bien,  c’est celle du faisceau d’une lampe torche : Imaginez une lampe dont on peut régler l’ouverture de la lumière soit pour qu’elle éclaire à 360°, soit pour qu’elle puisse se concentrer en un faisceau plus étroit.

 

Quand notre attention est focalisée sur un objet, c’est comme si la lumière de la lampe se rétrécissait, dans une forme de contraction de sa nature originelle, et se projetait sur le ou les objets observés. Dans cette forme contractée, le faisceau de notre attention est plus restreint et n’éclaire plus qu’une partie de notre expérience.

Si cette focalisation est mise en place consciemment, elle nous permet de rester concentrés sur l’objet que nous étudions en nous faisant perdre de vue le reste de l’expérience - ce qui est très utile lorsque nous effectuons un travail ou une tâche particulière. A ce moment là, on perd de vue une grande partie de notre expérience pour nous concentrer sur la partie qui requiert notre attention.

Mais dans les moments où nous ne sommes pas concentrés sur une tâche particulière, la focalisation devient inconsciente. Lorsque cette focalisation est inconsciente, elle est la plupart du temps concentrée sur les pensées, sur les images de nous-même qui sont projetées dans notre esprit, et sur la narration qui va avec.

Cette focalisation ne peut exister que lorsque la pensée est présente. Elle est, de fait, créée par la pensée qui structure cette idée de témoin qui serait centré à l’intérieur de la tête et qui observerait le reste de l’expérience à partir de ce point central de référence.

À cause de ce rétrécissement, on perd de vue une grande partie du reste de notre expérience, on perd de vue l’ensemble, et les pensées paraissent occuper tout l’espace, donnant ainsi l’impression de définir la totalité de la réalité. A ce moment là, c’est comme si on regardait la globalité de ce qui apparaît dans le moment à travers un tube en carton : on ne perçoit plus qu’un fragment extrêmement limité de l’expérience et nous nous retrouvons totalement obnubilés par la narration qui se déroule en nous à travers ce flux continu des pensées.

La conceptualisation de l’expérience a alors pris le pas sur la réalité, nous laissant accaparés par ce que nous pensons de l’expérience et par ce que nous imaginons qu’elle veut dire sur nous. Un fossé est ainsi créé, générant une division interne et nous coupant du ressenti profond de cette même expérience.

 

Quand notre attention est détendue, c’est comme si le faisceau de la lampe s’ouvrait de plus en plus largement, jusqu’à éclairer à 360 degrés. Alors on peut dire que notre attention se repose dans sa source, dans l’expérience d’être conscients ou conscientes. L’attention redevient alors la conscience dans sa forme non contractée.

La conscience perçoit alors naturellement, sans avoir quoi que ce soit à faire pour cela, et tout est perçu de façon simultanée et dans un tout unifié. Le fossé se comble alors nous permettant d’accéder à un ressenti beaucoup plus profond et organique de ce qui a lieu dans le moment.

La distance entre la conscience et les objets peut alors perdre de sa consistance pour permettre la réalisation que conscience et objets ne font qu’un : chaque apparent objet peut ainsi être perçu comme une forme temporaire de la conscience. A ce stade la conscience ne connaît pas d’objets : elle ne connaît que sa propre existence, à la fois sans forme et sous des formes sans cesse changeantes.

 

Pour que la conscience se focalise à nouveau sur un objet, la pensée doit être là et doit, à partir de ce tout unifié et indifférencié, de nouveau projeter et conceptualiser un sujet qui perçoit et un objet qui est perçu. Un point de référence central illusoire est alors créé, ce point de référence peut être la personne ou le témoin, et de ce point de référence une relation se crée avec un objet qui est perçu.

Sans la pensée, la dualité ne peut pas exister, et cette focalisation de notre attention entre un sujet et un objet ne peut donc pas se produire.

Notre attention est donc une forme contractée de la conscience projetée entre un témoin et un objet imaginaires.

 

 

ATTENTION ET VIGILANCE


Lorsque l’on pratique de la méditation, quand une forme de vigilance est présente, c’est qu’une position intermédiaire a été créée entre le relâchement complet de notre attention - cette ouverture à 360 degrés - et le sens de la personne.

Cette position intermédiaire c’est la position que j’appelle le méditant ou la méditante. C’est-à-dire cette part de notre identité ou de l’égo qui imagine être à l’origine de la conscience, et qui transforme cette conscience en un objet ou en une forme d’activité.

Bien que la conscience soit là, et que pour exister et percevoir elle n‘ait besoin d’aucune forme de contrôle, de maintenance, ou de vigilance, le méditant ou la méditante – qui n’est qu’un amalgame de pensées - imagine qu’il faut générer une activité et mettre en place un certain niveau de vigilance, soit pour focaliser notre attention sur une partie de notre expérience, soit pour rester conscients ou être plus conscients.

 

La vigilance est ainsi la conséquence de la création d’un sujet conscient, et de l’effort concomitant produit par ce sujet pour essayer de rester conscient. Lorsqu’elle est présente c’est que la conscience a été conceptualisée en un objet ou en une expérience. La vigilance cherche alors à nous pousser à détourner notre attention des pensées pour la porter plutôt sur le sujet conscient. C’est souvent une des dernières formes d’activité qui reste à l’œuvre dans la méditation.

Lorsque l’on peut enfin laisser aller cette vigilance, on peut réaliser pleinement notre nature profonde puisque les derniers concepts de sujet disparaissent de l’expérience. La conscience se reconnaît alors elle-même dans son infinie et éternelle présence et dans son aspect immanent.

 

dimanche 6 mars 2022

LA LIBERTÉ

La liberté n'est pas séparée de ce que nous sommes

La liberté est intrinsèque à la nature de la conscience, et en cela elle est une des qualités fondamentale de ce que nous sommes. Elle n’est pas soumise à condition, ni dépendante de certains facteurs internes ou externes.

 

Ce qui nous donne la sensation d’être enfermés, divisés ou limités, est en fait lié à une activité de résistance et de contrôle qui nous fait tourner le dos à notre nature profonde et à cette qualité de liberté.

En effet, le mental nous fait croire que si nous arrivons à nous débarrasser de tout ce qui nous dérange, nous perturbe ou nous est désagréable, alors nous pourrons enfin être libres. 

De ce fait, pour la personnalité, la liberté est conditionnée, elle s’envisage comme : « je serai enfin libre quand telle ou telle situation aura changé, et/ou quand je ne ressentirai plus ceci ou cela, et/ou lorsque je serai enfin débarrassé de toutes ces choses que je ne veux plus expérimenter».

Le bonheur et la liberté deviennent alors sujets à condition et projetés dans un futur hypothétique.

 

Ainsi, dans les moments où nous éprouvons de la douleur, de la souffrance, du stress, ou un fort niveau d’inconfort – que se soit sur le plan physique, mental, psychologique ou émotionnel – le programme à l’œuvre en nous va chercher à se débarrasser de l’expérience ou à la changer.

Le Mental/Égo va donc développer, au fil de notre développement, un processus continu de contrôle qui, par un nombre presque infini de stratégies, cherche à résister à tout ce qui est désagréable ou inconfortable, à tout ce qui est perçu comme une menace, et à tout ce qui va déséquilibrer et dévaluer les images de soi construites par la structure de la personnalité.

Ces stratégies  s’activent plus fortement lorsque nous faisons face à une expérience difficile, mais elles se maintiennent aussi en place de façon continue, puisqu’elles doivent, à chaque instant, tenir à distance ou compenser les ressentis qui ont été refoulés.

Ces mécanismes deviennent si habituels qu’ils sont totalement intégrés à notre sens de l’identité, créant ainsi une forme de « fixation » de la personnalité, et focalisant notre attention à a périphérie de notre être, loin des sentiments et ressentis qu’ils cherchent à cacher.


Toute cette activité génère énormément de contrôle ; ce contrôle étant à la source de grandes tensions dans le corps et dans le psychisme. La résistance crée aussi un fort niveau de conflit qui se joue tant vis à vis de nous-mêmes et de nos expériences, que vis à vis des situations et interactions auxquelles nous sommes confrontés. Cela nous amène à nous sentir fragmentés et divisés, à être aux prises avec une forme constante de tension interne, dans l’insatisfaction et la négativité.

Cela nécessite également une grande activité de maintenance et accapare une grande partie de notre énergie vitale. 

Tous ces ressentis négatifs qui sont ainsi évoqués vont renforcer la résistance, renforcer les efforts pour se libérer de ces expériences que l’on imagine être la source de notre souffrance, ce qui nous conduit à plus d’épuisement, plus de ressentiment, plus de désespoir, et ne fait que créer un cycle continu de souffrance.

 

D’autre part, le contact avec ces parts enfouies est de plus en plus ressenti comme une menace, générant une anxiété constante, et nous entretenant dans une forme de dissociation quasi permanente.

De ce fait, nous perdons le contact avec notre profondeur et notre état naturel : d’abord parce que nous avons investi notre sens de l’identité dans les stratégies et mécanismes mis en place pour résister et contrôler ; ensuite parce que revenir vers l’intérieur réveille la peur de découvrir en nous un être déficient ou indigne, composé de l’agglomération de tous ces sentiments, images, croyances, jugements, émotions et expériences que nous avons refoulé et auxquels nous voulons échapper.

Si nous restons sur ce plan de conscience, il n’y a pas de liberté possible et nous sommes piégés dans un cycle continu de souffrances .

 



« La véritable liberté c’est d’être libre du besoin de se sentir bien tout le temps. »

Adyashanti

 

 

 

Mais si nous nous ouvrons à une réalité plus profonde, nous pouvons réaliser que cette souffrance est un des moyens que la vie utilise pour nous montrer que nous ne sommes pas alignés avec notre nature profonde.

Certes la douleur et l’inconfort font partie de la vie, mais la souffrance est optionnelle. La souffrance n’est pas causée par les mouvements difficiles que nous ressentons, elle est la conséquence de cette activité de conflit que le mental/égo maintient avec notre expérience, et de la division intérieure qui en découle.

 

Une forme de maturité spirituelle peut alors émerger, qui nous permet de comprendre que les stratégies que nous utilisons ne nous conduisent pas - et ne nous ont jamais conduit - vers le bonheur et la liberté que nous recherchons (même si elles continuent de le promettre). Elles ne font que maintenir en place ce contre quoi elles luttent. 

Ce principe peut être très simplement résumé : TOUT CE À QUOI ON RÉSISTE PERSISTE.

De plus, nous ne pouvons pas échapper à l’expérience. Nous ne pouvons pas changer ce qui est. Lutter contre la vie pour vouloir en changer le contenu ne peut nous amener qu’à l’échec.

 

Avec chaque expérience, c’est comme si la vie nous tendait une invitation ; dans chaque mouvement elle nous dit : « Peux-tu m’expérimenter aussi sous cette forme ? ». Si nous faisons le choix de nous aligner et de répondre « Oui » à cette invitation, alors s’offre la possibilité d’enfin pleinement s’ouvrir à ce qui est, d’enfin ressentir la douleur, l’inconfort, les émotions, les sentiments, les contractions, les jugements ou les images négatives de nous-mêmes.

Dans cet accueil, nous faisons à nouveau Un avec l’existence. Nous sommes à nouveau alignés avec notre nature profonde.

C’est un moment d’arrêt qui met un terme à la futile fuite en avant créée par le conditionnement, et à la souffrance qui en découle.

Cela produit alors un changement de paradigme : lorsque l’on peut laisser aller la croyance que nous devons nous libérer des ressentis inconfortables et que nous serons libres quand ils auront disparu, on peut s’ouvrir à la réalisation que ce sont les ressentis et expériences qui ont besoin d’être libérés de notre contrôle pour pouvoir enfin être réunifiés au reste de notre expérience.

 

Dans l’espace ainsi créé, la nature de la réalité peut se révéler. Nous allons pouvoir réaliser que ces mouvements contre lesquels nous luttions ne représentent qu’un inconfort ou un désagrément passager, et qu’en étant libérés de notre résistance ils peuvent retrouver leur qualité d’impermanence et enfin œuvrer à leur résolution, puis nous quitter.

Ce qui est au delà de l’identité et des structures de la personnalité construites autour de la résistance se dévoile, et nous pouvons réaliser ce que nous sommes réellement : cet espace de conscience infini dans lequel tous les mouvements apparaissent, durent un temps, puis disparaissent.

Prendre ainsi conscience que ce que nous sommes est le contenant de l’expérience - et non pas le contenu - évoque aussi une sensation de présence qui devient de plus en plus palpable. Plus notre attention s’ouvre à cette présence, plus nous pouvons réaliser que tout ce que nous cherchions à atteindre réside déjà, sans effort, au cœur de l’expérience du moment, au cœur de l’espace libre de notre Être.

Dans la clarté et la simplicité de l'instant présent, cela devient évident de voir et de ressentir que ce que nous sommes est profondément libre : libre de ressentir chaque mouvement et chaque expérience, libre de prendre toutes les formes sans s’en trouver affecté ou changé, libre de ne plus être identifié au contenu réactif du mental.

La véritable liberté se révèle ainsi en nous libérant même du besoin d’être libres. 

 

Patrick